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    «Avec des projets pour 4 à 5 milliards à court terme, on peut stimuler l’économie suisse»

    Interview de Jean-Claude Péclet, Le Temps, samedi 10 janvier 2009

    Dans Changer d’ère publié en mai 2007, Alain Berset et Christian Levrat demandaient que la Confédération et la Banque nationale s’impliquent plus dans la politique conjoncturelle. Dix-huit mois plus tard, les plans de relance se multiplient, et la BNS a agressivement baissé ses taux directeurs.

    Le Temps: Sentiez-vous venir le choc?
    Alain Berset: Non, pas de la façon dont les événements se sont produits. Je sentais en revanche, depuis quelques années, que le point d’équilibre entre non-régulation et interventionnisme public s’est dangereusement déplacé vers la première. Ce déséquilibre devait se corriger un jour.

    Dans le livre, nous mettons l’accent sur deux points. D’abord sur le rôle de la Banque nationale, qui reste méconnu. Qu’elle le veuille ou non, la BNS est un instrument de pilotage de la politique économique. L’article 99 alinéa 2 de la Constitution précise que sa politique monétaire «sert les intérêts du pays» et qu’elle est administrée «avec le concours et sous la surveillance de la Confédération». Son indépendance n’est donc pas un dogme, et sa lutte contre l’inflation ne doit pas éclipser d’autres priorités comme le maintien du plein-emploi.


    Le second point est que la Suisse n’a pas vraiment de politique économique active. Ceux qui sont aux commandes, notamment les économistes du Seco, ont trop longtemps estimé que cet instrument est au mieux inutile, au pire contre-productif. Nous pensons au contraire que l’Etat doit jouer un rôle anticyclique et que mieux – et le plus tôt – il s’y prépare, plus il a de chances d’être efficace. A la parution du livre, cette idée a été jugée irréaliste. Depuis, on en débat au moins.

    - L’intervention publique la plus spectaculaire a été le sauvetage d’UBS. Comment la jugez-vous?
    - Je fais partie de ceux qui pensaient qu’il fallait agir en faveur d’UBS, en passant par la Banque nationale. Un sauvetage par le gouvernement aurait alourdi la dette publique et réduit sa marge de manœuvre, ce qui n’était pas souhaitable. Il était plus raisonnable de mettre en gage une partie du bilan de la BNS. On a ainsi paré au plus pressé, avec les moyens à disposition. La méthode, en revanche, est discutable: près de 10000 francs par habitant ont été engagés pour éviter la faillite de l’UBS sans que le conseil de banque de la BNS soit préalablement informé de cette opération où elle prend un risque sur la moitié de son bilan! J’estime qu’on aurait pu impliquer le parlement plus étroitement et rapidement au lieu de le placer devant le fait accompli.

    Par ailleurs, quand on investit l’argent public dans une telle opération, avec le risque de ne pas le revoir, il faut limiter les moyens engagés au but fixé et assurer ses arrières. Dans le cas d’UBS, il semblerait que le paquet de titres à risques dont la banque voulait se défaire atteignait 30 milliards de francs, mais pas 60. La BNS aurait elle-même demandé que le portefeuille repris par elle soit élargi à des actifs moins risqués, pour augmenter les chances que l’opération ne coûte rien, ou soit bénéficiaire.

    - N’est-ce pas un bon calcul?
    - Ce n’est pas le rôle de la BNS de se muer en négociant de titres à hauts risques. De plus, il existe un scénario pas totalement farfelu où ceux-ci se comporteraient très mal, entraînant une perte de 20 à 25 milliards de francs pour la Confédération et les collectivités, tandis qu’UBS se redresserait et verrait le cours de son action remonter de 15 à 40 francs.

    - Dans ce cas, il est prévu que la BNS se rembourse en actions UBS.
    - Jusqu’à 100 millions de titres. La BNS y gagnerait au maximum quelques milliards, contre une prise de risque de 20 à 25 milliards. On nous tient un double discours sur la valeur des actifs repris d’UBS. Soit il y a peu de chances d’en tirer vraiment quelque chose, et il aurait fallu négocier une meilleure contrepartie. Soit le problème n’est pas leur valeur mais la paralysie du marché à court terme, et dans ce cas la création d’une société spéciale n’aurait pas été nécessaire.

    - Vous préfériez une entrée plus massive de la Confédération au capital d’UBS. N’était-ce pas créer un conflit d’intérêts avec la fonction de surveillance, et ouvrir la porte à de multiples interventions politiques?
    - Le conflit d’intérêts existe de toute façon, que la Confédération possède 10% ou 30% du capital. Je n’ai jamais prétendu qu’il fallait nationaliser UBS, mais avoir le courage d’exercer une influence correspondant aux moyens mis à disposition – et se retirer dès que possible. Il y a eu débat sur ce point au sein du Parti socialiste, certains jugeant trop risqué d’intervenir dans la conduite de la banque. Mon point de vue est le suivant: avec la solution de la société de portage retenue pour les actifs à hauts risques d’UBS, la Confédération se retrouve seule à assumer les pertes si le fonds se comporte mal. Tandis que si elle était entrée plus fortement dans le capital de la banque, elle aurait eu un levier pour partager les sacrifices avec les autres actionnaires en cas de scénario négatif.

    - Venons-en à la politique de soutien conjoncturel. Aujourd’hui, les gouvernements multiplient les plans de relance, ce qui ne garantit pas qu’ils seront efficaces…
    - Cela vient justement de ce qu’on n’anticipe pas suffisamment les retournements conjoncturels en période de beau temps. Pour cela, il faut déjà s’y être préparé intellectuellement.

    Nous savons tous que la Suisse gagne un franc sur deux à l’exportation; sur cette partie de l’économie, un plan de relance a peu de prise – si ce n’est qu’il participe d’un effort global dont nous récoltons aussi les fruits.

    Reste l’autre moitié, l’économie intérieure, où le gouvernement devrait identifier des investissements productifs pour les débloquer dès que surgissent les premiers signaux. Or, début octobre 2008, personne ne croyait encore au scénario de récession, et personne n’était prêt quand les prévisions ont été fortement revues à la baisse.

    - Concrètement, que peut faire la Confédération?
    - L’assainissement énergétique des bâtiments est un bon exemple d’investissement productif à terme. On ne peut pas tout faire, mais sans doute davantage que les 200 millions envisagés. Cela ne concerne pas seulement le gros œuvre, mais toutes sortes de technologies où la Suisse était leader dans les années 1970, avant de les négliger ensuite.

    Dans ce pays fédéraliste, nous avons un défi particulier qui est le manque de coordination entre les autorités fédérales, cantonales et locales, raison pour laquelle je propose une plateforme de concertation.

    - Quelles autres mesures? L’assainissement des bâtiments ne suffira pas à stimuler l’économie.
    - On parle de moderniser les gares, d’énergies renouvelables… Je ne dis pas qu’on arrivera facilement à des investissements à hauteur de 20 milliards de francs. Si les projets totalisaient déjà 4 à 5milliards à court terme, on pourrait en espérer quelque chose. Et n’oublions pas non plus qu’il existe des propositions visant à redistribuer de l’argent aux ménages. Les Etats-Unis ont déjà montré l’exemple en leur offrant une aide directe, sous forme d’un chèque à la consommation. Une initiative populaire allant dans le même sens est d’ailleurs soumise au vote prochainement dans le canton de Fribourg.

    - Cet argent, critiquent des économistes, n’est pas dépensé mais épargné par crainte de temps difficiles, et ne relance pas la consommation.
    - Beaucoup de ménages n’ont simplement pas les moyens d’épargner. Les quelques centaines de francs qui pourraient s’ajouter à leur budget mensuel serviraient d’abord à améliorer l’ordinaire. A ce propos, je trouve intéressant et positif les adaptations salariales négociées dans la plupart des branches économiques l’automne dernier: elles tombent au bon moment.

    - Quels instruments les pouvoirs publics devraient-ils privilégier pour renforcer le pouvoir d’achat?
    - L’adaptation des rentes et des allocations familiales permet de redistribuer les revenus de manière équilibrée, avec une forte probabilité que l’argent supplémentaire à la disposition des ménages sera effectivement dépensé. En revanche, si on augmente les déductions fiscales, la mesure profitera d’abord aux revenus supérieurs et aura peu d’impact sur la croissance.

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